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Un café historique marocain avec vue sur la rue

Les cafés historiques du Maroc : des lieux où les villes racontent leur mémoire

Les cafés historiques du Maroc : des lieux où les villes racontent leur mémoire

S’asseoir à une table, entrer dans l’histoire

Certains monuments se visitent debout, le regard levé vers une façade, une porte ou un minaret. Les cafés historiques se découvrent autrement : on s’assoit, on commande un thé ou un café, puis on laisse le lieu raconter ce qu’il a vu.

Autour des mêmes tables — ou parfois seulement au même emplacement après plusieurs rénovations — se sont succédé commerçants, marins, fonctionnaires, artistes, étudiants, militants, voyageurs et habitants du quartier. Les régimes politiques ont changé, les villes se sont étendues, les vêtements et les langues ont évolué. Pourtant, le geste reste familier : choisir une chaise, attendre quelqu’un et regarder passer le monde.

Le Maroc possède de nombreux cafés anciens, mais leur histoire n’est pas toujours parfaitement documentée. Les dates diffèrent parfois d’une source à l’autre. Certains établissements ont gardé leur architecture, d’autres ont été restaurés, reconstruits ou transformés. Et la célébrité internationale a souvent retenu le nom des visiteurs étrangers davantage que celui des habitués marocains.

Cet itinéraire n’est donc ni un classement ni une promesse que tout serait demeuré intact. C’est une invitation à lire les cafés comme des archives vivantes de Tanger, Rabat, Marrakech et Casablanca.

Tanger, capitale marocaine des cafés de mémoire

Plus que toute autre ville du pays, Tanger a construit une partie de son imaginaire autour de ses cafés. Sa position entre Méditerranée et Atlantique, face à l’Europe, son histoire diplomatique et son statut international au XXe siècle en ont fait un lieu de passage et de coexistence — mais aussi d’inégalités, de trafics et de tensions.

Dans ses cafés se mélangeaient l’arabe, le darija, l’espagnol, le français et l’anglais. On y apprenait les nouvelles du port, on y parlait commerce et politique, on y observait les nouveaux arrivants. Les écrivains étrangers ont largement contribué à la légende, mais les cafés appartenaient d’abord à la vie quotidienne des Tangérois.

Café Hafa : le temps suspendu face au détroit

Ouvert en 1921 sur les hauteurs de Marshan, le Café Hafa descend vers la mer par une succession de terrasses simples. Son architecture n’impressionne pas par le luxe : son véritable décor est le détroit de Gibraltar. Le thé à la menthe, le vent et la lumière y comptent davantage que le mobilier.

Le lieu est associé à de nombreux écrivains, musiciens et voyageurs. Paul Bowles, William S. Burroughs, Juan Goytisolo et d’autres noms internationaux reviennent souvent dans les récits. Mais réduire Hafa à une liste de célébrités serait oublier des générations d’habitants, d’étudiants, de familles et de rêveurs tangérois. Mohamed Choukri et d’autres créateurs marocains font pleinement partie de cette mémoire culturelle.

Hafa raconte surtout une forme rare de continuité. On ne vient pas seulement y consommer ; on vient habiter un paysage. Chaque table tournée vers l’horizon transforme le silence en conversation.

Grand Café Central : observer le cœur de la médina

Le Grand Café Central occupe l’un des côtés du Petit Socco, aussi appelé Souk Dakhel, au cœur de la médina. Certaines publications font remonter sa fondation à 1813, mais cette date est difficile à établir avec des sources historiques uniformes. Ce qui est solidement attesté, c’est le rôle central du Petit Socco dans la Tanger diplomatique et internationale du début du XXe siècle.

Des banques, des hôtels, des consulats et plusieurs services postaux se trouvaient autour de cette petite place. Le café était donc une position privilégiée pour voir circuler informations, marchandises et personnes. S’installer en terrasse aujourd’hui, c’est encore observer un carrefour où la médina se raconte en plusieurs langues.

Le Central rappelle que l’histoire d’un café ne réside pas uniquement dans son décor. Elle vient aussi de son emplacement et du flot humain qu’il accompagne.

Gran Café de Paris : la ville internationale derrière les vitres

Installé place de France et généralement daté de 1927, le Gran Café de Paris appartient à une autre géographie tangéroise. Il ne regarde pas la mer comme Hafa ni les ruelles du Petit Socco comme le Central. Ses grandes fenêtres observent la ville moderne, à la frontière entre anciens quartiers européens et nouveaux mouvements urbains.

Son intérieur, ses banquettes et son atmosphère ont nourri l’image littéraire de Tanger. On cite souvent Paul Bowles, William Burroughs ou Tennessee Williams. Là encore, ces noms ne doivent pas effacer les clients ordinaires : journalistes, employés, habitants et personnes venues simplement lire ou attendre.

Le Gran Café de Paris montre comment un établissement peut devenir une sorte de salon public. On y est à l’abri tout en restant visuellement relié à la rue. La ville devient un spectacle continu derrière les vitres.

Rabat : le Café des Oudayas, balcon sur le Bouregreg

À l’intérieur de la kasbah des Oudayas, le café traditionnel — longtemps connu sous le nom de Café Maure et aujourd’hui appelé Café des Oudayas — occupe une place particulière dans la mémoire de Rabat. Des cartes postales témoignent déjà de son existence au début du XXe siècle.

Le lieu associe plusieurs éléments de l’imaginaire urbain marocain : zellige, banquettes, thé à la menthe, pâtisseries, jardin andalou voisin et vue sur le Bouregreg, Salé et l’embouchure du fleuve. Il n’est pas un simple point de restauration. Il prolonge la promenade dans la kasbah et crée une transition entre architecture, jardin et paysage.

Son histoire récente rappelle toutefois qu’un patrimoine vivant est fragile. En 2020, la démolition de l’ancien café, justifiée par son état structurel, a provoqué une forte polémique. Le site a ensuite été reconstruit et rouvert. Pour certains, la restitution a permis de préserver une silhouette et un usage ; pour d’autres, quelque chose de l’âme ancienne s’est perdu.

Cette controverse pose une question essentielle : suffit-il de reconstruire les murs pour conserver la mémoire ? Un café historique est fait de matériaux, mais aussi de traces, d’habitudes, de personnel, de prix accessibles et de fidélité à l’esprit du lieu.

Marrakech : deux cafés, deux visages de la ville

Marrakech offre un contraste particulièrement lisible entre la médina et Guéliz. Deux cafés emblématiques permettent de suivre cette transformation urbaine : le Café de France sur Jemaa el-Fna et le Grand Café de la Poste dans la ville nouvelle.

Café de France : une fenêtre sur Jemaa el-Fna

Le Café de France occupe un emplacement exceptionnel face à Jemaa el-Fna. Les sources ne s’accordent pas toutes sur son année exacte de fondation — on rencontre notamment 1906, 1910 ou 1912 — mais son implantation au début du XXe siècle et son lien avec l’histoire moderne de la place sont largement admis.

Depuis ses terrasses, le visiteur observe la métamorphose quotidienne de Jemaa el-Fna. La place se remplit, les vendeurs s’installent, les fumées montent, la lumière change et la Koutoubia apparaît au loin. Le café agit ici comme un cadre : il permet de regarder le patrimoine vivant de la place sans quitter sa chaise.

Cette position privilégiée a aussi un revers. Le succès touristique peut transformer l’expérience en consommation rapide d’un panorama. Pourtant, derrière les appareils photo, le Café de France reste un point de rendez-vous facilement identifiable dans une place en mouvement permanent.

Grand Café de la Poste : la mémoire de Guéliz

Le Grand Café de la Poste date des années 1920, souvent autour de 1925. Son histoire est liée à la naissance de Guéliz pendant le protectorat français. Le bâtiment aurait réuni à l’origine un relais postal et un café, dans un quartier moderne encore en construction.

Boiseries, hauts plafonds, ventilateurs, escaliers et mobilier composent aujourd’hui une atmosphère soigneusement restaurée. L’établissement revendique cet héritage et l’élégance des grandes brasseries de l’époque.

Mais admirer l’architecture ne doit pas conduire à idéaliser le contexte colonial qui l’a produite. Guéliz raconte la modernisation urbaine, mais aussi une ville organisée selon des rapports de pouvoir et des séparations entre médina et ville européenne. Le café historique devient intéressant précisément lorsqu’il permet de regarder ensemble beauté architecturale et complexité politique.

Il montre également une autre évolution : le patrimoine peut devenir une expérience haut de gamme, moins accessible que le café populaire. Préserver un bâtiment est précieux ; préserver une possibilité de rencontre pour différents publics l’est tout autant.

Casablanca : Le Petit Poucet et la mémoire du boulevard

Casablanca s’est développée à une vitesse spectaculaire au XXe siècle. Son patrimoine ne se trouve donc pas seulement dans les palais ou les médinas, mais aussi dans les immeubles Art déco, les cinémas, les hôtels, les brasseries et les cafés du centre-ville.

Le Petit Poucet, sur l’actuel boulevard Mohammed V, appartient à cette mémoire. Les récits le présentent comme une brasserie historique fréquentée par des journalistes, voyageurs et figures liées à l’aviation. Le nom d’Antoine de Saint-Exupéry lui est souvent associé, comme à plusieurs lieux de l’histoire de l’Aéropostale. Certaines anecdotes concernant des visiteurs célèbres sont toutefois répétées plus souvent qu’elles ne sont documentées ; il convient donc de les considérer comme une partie de la légende urbaine.

L’intérêt du Petit Poucet dépasse cette liste de noms. Il réside dans son rapport au boulevard, aux immeubles du centre et à la Casablanca moderne. Ce type d’établissement rappelle une époque où le café, la presse, l’hôtel, le cinéma et la rue formaient un même écosystème urbain.

Casablanca a perdu ou profondément transformé plusieurs de ses anciennes adresses. Chaque café qui subsiste devient ainsi un témoin de la fragilité du patrimoine du XXe siècle.

Et les cafés historiques des autres villes ?

Fès, Tétouan, Essaouira, Meknès, Oujda, Chefchaouen, Larache, El Jadida et d’autres villes possèdent également des cafés anciens, parfois très importants dans la mémoire locale. Ils ne bénéficient pas toujours de documentation, de plaques patrimoniales ou d’une renommée nationale.

Cette invisibilité révèle un biais : nous appelons souvent « historique » ce qui a attiré des célébrités, des photographes ou des guides de voyage. Pourtant, un café de quartier où plusieurs générations se sont rencontrées peut porter une mémoire aussi précieuse qu’une adresse internationalement connue.

Liqae Magazine souhaite donc considérer cet article comme un point de départ. Les lecteurs peuvent contribuer par des souvenirs, des photographies anciennes et les récits de leurs villes. L’histoire des cafés marocains ne doit pas seulement être racontée depuis les archives officielles ; elle vit aussi dans la mémoire des serveurs, des familles et des habitués.

Comment visiter un café historique ?

Un café historique ne devrait pas devenir un décor que l’on photographie avant de repartir. Pour comprendre le lieu, il faut lui donner du temps.

Regardez d’abord son rapport à la rue : que voit-on depuis la table ? Qui entre et qui reste à l’extérieur ? Observez l’architecture, mais aussi les usages. Lisez l’histoire de la ville, interrogez avec respect le personnel lorsque le moment s’y prête et ne confondez pas légende séduisante et fait vérifié.

Surtout, souvenez-vous que le café continue de vivre. Les habitués ne sont pas des figurants et le personnel n’est pas au service d’une photographie. Consommer, respecter les lieux et laisser de l’espace aux autres constituent la meilleure manière de visiter.

Sauvegarder les murs, mais aussi l’esprit

La préservation des cafés historiques ne consiste pas uniquement à restaurer des façades ou à reproduire un mobilier ancien. Elle suppose de conserver leurs archives, de recueillir les témoignages, de documenter les transformations et de maintenir, lorsque c’est possible, une certaine accessibilité.

Un établissement parfaitement restauré mais vidé de ses habitués risque de devenir un décor. À l’inverse, un café modeste, transformé avec le temps mais toujours intégré à son quartier peut rester profondément vivant.

Du Café Hafa au Petit Poucet, les cafés historiques du Maroc ne racontent pas une seule histoire. Ils parlent des ports et des médinas, du protectorat et de l’indépendance, de la littérature et du travail quotidien, du tourisme et de la vie locale. Ils nous rappellent enfin que le patrimoine n’est pas seulement ce que l’on regarde : c’est aussi l’endroit où l’on continue de se rencontrer.

Sources et repères

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