culture
Un café marocain traditionnel avec des tables et des chaises

Les cafés au Maroc : une histoire de rencontres, de conversations et de société

Au Maroc, une invitation à prendre un café ne parle pas toujours de café. Elle peut signifier : « Prenons le temps de nous voir », « J’ai quelque chose à te raconter », « Parlons de ce projet » ou simplement « Ne rentrons pas tout de suite ».

On s’installe autour d’un café noir, d’un nouss-nouss, d’un verre de thé à la menthe ou d’une bouteille d’eau. La commande compte, mais ce qui importe vraiment est le temps qu’elle autorise. Dix minutes peuvent devenir deux heures. Un rendez-vous professionnel peut se transformer en conversation personnelle. Deux amis peuvent rester longtemps ensemble sans éprouver le besoin de remplir chaque silence.

Le café marocain est ainsi un commerce, mais aussi un salon extérieur, un observatoire de la rue, une petite tribune de football et parfois un bureau sans réservation. Il se situe entre la maison et l’espace public, entre l’intimité et la ville. Pour comprendre la société marocaine, il suffit parfois de regarder ce qui se passe autour d’une table.

Le café n’est pas né au Maroc

Il faut distinguer trois histoires souvent confondues : celle de la plante, celle de la boisson et celle du lieu appelé café.

Le caféier est généralement rattaché aux hauts plateaux d’Éthiopie. La consommation organisée de la boisson s’est développée au Yémen, probablement à partir du XVe siècle, avant de circuler dans les villes de la péninsule Arabique, d’Égypte et de l’Empire ottoman. Les premiers établissements spécialisés devinrent des lieux où l’on buvait, discutait, écoutait des récits, jouait et échangeait des informations.

La nouvelle boisson suscita aussi des controverses. Certains pouvoirs ou autorités religieuses se méfiaient de ses effets stimulants et, surtout, des rassemblements qu’elle favorisait. Le café n’était pas seulement dans la tasse : il créait un espace de parole difficile à contrôler.

Cette culture des maisons de café s’est diffusée progressivement vers différentes régions. Dans le Maghreb, elle a rencontré des traditions urbaines locales, les marchés, les places, les métiers et les rythmes sociaux propres à chaque pays. Le modèle du « café maure », influencé notamment par les formes de sociabilité ottomanes en Algérie et en Tunisie, a ensuite été adapté au contexte marocain.

Le Maroc ne produit pas historiquement le café comme le Yémen, l’Éthiopie ou d’autres régions tropicales. Pourtant, il a pleinement adopté le lieu et le rituel. Et il y a introduit un compagnon essentiel : le thé à la menthe. Beaucoup d’établissements appelés cafés sont en réalité autant des maisons de thé que des lieux consacrés au café.

Du café maure à la terrasse urbaine

Les cafés marocains n’ont jamais eu une forme unique. Dans les médinas et près des souks, de petits établissements accueillaient commerçants, artisans, voyageurs et habitants du quartier. On pouvait y suivre le mouvement de la rue, entendre les nouvelles et retrouver des visages connus.

Au XIXe siècle puis pendant la période des protectorats français et espagnol, le paysage urbain se transforma. Dans les villes nouvelles, des cafés, brasseries et terrasses d’inspiration européenne apparurent le long des avenues, autour des places et près des administrations. Ces espaces ne remplacèrent pas les formes antérieures : ils s’y ajoutèrent. Le café marocain contemporain porte ainsi plusieurs héritages à la fois — maghrébin, arabo-islamique, andalou, européen et local.

À Tanger, cette superposition est particulièrement visible. Les terrasses tournées vers le détroit, les cafés de la médina et les établissements des anciens quartiers internationaux ont accueilli habitants, voyageurs, marins, artistes et écrivains. Le Café Hafa, ouvert en 1921, est devenu l’une des images les plus célèbres de cette culture. Mais l’histoire des cafés tangérois ne se limite pas aux visiteurs étrangers : des figures marocaines comme Mohamed Choukri, Mohamed Mrabet et Mohamed Hamri ont participé à leur vie intellectuelle et artistique.

Rabat possède le café des Oudayas et son paysage sur le Bouregreg. Casablanca a ses cafés de quartier, ses anciennes brasseries et ses terrasses modernes. Fès, Tétouan, Essaouira, Marrakech, Oujda ou Agadir racontent chacune une autre relation entre café, architecture et vie urbaine. L’établissement change de décor, mais conserve une fonction familière : offrir une place provisoire dans la ville.

Le salon qui se trouve hors de la maison

Le sociologue marocain Saïd Graiouid analyse le café comme un espace situé entre le privé et le public. On n’y reçoit pas comme chez soi, mais on peut y créer une forme d’intimité. On y rencontre des inconnus, tout en retrouvant régulièrement le même serveur, les mêmes voisins de table et les mêmes habitués.

Cette position intermédiaire explique une grande partie de son succès. Inviter quelqu’un à domicile peut engager la famille, demander une préparation ou supposer une relation déjà proche. Le café, lui, rend la rencontre légère. Chacun peut arriver et repartir librement. Aucun hôte n’a la charge du repas ni du rangement. Une consommation relativement abordable donne accès à une table pendant un certain temps.

Des amitiés s’y entretiennent semaine après semaine. Des membres d’une famille s’y retrouvent lorsqu’ils veulent parler hors du cadre domestique. Des collègues y prolongent la pause ou se rencontrent après le travail. Des étudiants révisent ensemble. Des associations préparent une activité et de petits entrepreneurs discutent avec un client ou un partenaire.

Le café devient ainsi une infrastructure sociale informelle. Il ne figure pas dans les organigrammes, mais de nombreuses idées, décisions et relations y prennent forme.

Une manière marocaine d’habiter le temps

Dans une société où les rencontres restent essentielles, le café autorise une chose devenue rare : rester sans programme précis. On peut regarder la rue, lire, consulter son téléphone, attendre quelqu’un ou simplement observer la journée passer.

Cette attente n’est pas nécessairement du temps perdu. Elle peut être une respiration entre le travail, la circulation et les obligations familiales. Pour une personne seule, s’asseoir dans un café permet aussi d’être parmi les autres sans devoir parler. On participe à la ville par sa simple présence.

Les cafés vivent au rythme des journées. Le matin appartient aux premiers travailleurs, aux retraités et aux journaux. À midi arrivent les employés. En fin d’après-midi, les conversations s’allongent. Le soir, certaines terrasses deviennent des espaces de retrouvailles. Pendant le Ramadan, les horaires et les habitudes se déplacent : après l’iftar, les cafés peuvent rester animés tard dans la nuit.

Quand le café devient stade

Les jours de grand match révèlent une autre fonction du café marocain. Les chaises se tournent vers l’écran. Les tables se rapprochent. Des personnes qui ne se connaissent pas commentent la composition, contestent l’arbitre et célèbrent ensemble.

Pendant quatre-vingt-dix minutes, le café devient une tribune populaire. La joie et la déception circulent d’une table à l’autre. Lors des rencontres de l’équipe nationale, cette communauté provisoire peut dépasser les différences d’âge, de métier ou d’origine sociale.

Le même lieu accueille aussi les jeux de cartes, les échecs, les discussions sur la Botola, les nouvelles du quartier et les débats politiques. Tous les cafés ne tolèrent pas les mêmes sujets ni les mêmes comportements, mais beaucoup fonctionnent comme de petits médias oraux : on y apprend, parfois avec exactitude et parfois sous forme de rumeur, ce qui se passe dans la ville et dans le pays.

Un espace historiquement masculin

Il serait pourtant trompeur de présenter le café comme un lieu naturellement ouvert à tout le monde. Pendant longtemps, et encore aujourd’hui dans certains quartiers ou établissements, le café marocain a été principalement un territoire masculin.

Cette domination ne vient pas nécessairement d’une interdiction écrite. Elle peut se manifester par les regards, l’organisation de l’espace, les habitudes ou le sentiment qu’une femme seule n’est pas à sa place. Des recherches sur l’espace public au Maroc montrent que le café participe ainsi à la séparation symbolique entre un extérieur masculin et un univers domestique davantage associé aux femmes.

La situation évolue toutefois de manière visible. Dans les centres urbains, les cafés familiaux et les établissements contemporains accueillent davantage de femmes seules, d’amies, de couples et de familles. Les étudiantes y travaillent, les professionnelles y organisent des rendez-vous et de jeunes femmes se réapproprient la terrasse comme espace ordinaire de la ville.

Cette évolution n’est ni uniforme ni achevée. Un café chic d’un centre-ville et un établissement populaire d’un quartier périphérique ne produisent pas la même liberté. Mais la présence croissante des femmes transforme silencieusement les usages et la définition même du café marocain.

Du café de quartier au coffee shop connecté

Une nouvelle génération d’établissements s’est développée dans les grandes villes : cafés de spécialité, espaces de coworking, salons dotés de bibliothèques, lieux culturels et adresses conçues pour être photographiées et partagées sur les réseaux sociaux.

Le Wi-Fi et la prise électrique ont changé la table. Là où l’on posait seulement un verre, on ouvre maintenant un ordinateur. Le café peut accueillir un travailleur à distance, une réunion de projet, un cours de langue ou un atelier créatif. Le consommateur ne vient plus uniquement pour boire et discuter ; il cherche parfois un cadre pour produire, apprendre ou développer son réseau.

Ces nouveaux lieux sont souvent plus mixtes et plus accueillants pour différentes catégories de public. Ils peuvent offrir davantage de confort, de calme et de sécurité. Mais ils soulèvent aussi une question sociale : qui peut se permettre d’y rester ? Lorsque le prix d’une boisson augmente fortement, l’espace devient plus inclusif sur certains plans et plus exclusif sur le plan économique.

Le petit café de quartier conserve donc une valeur essentielle. Pour quelques dirhams, il offre encore une chaise, une présence humaine et un morceau d’espace public. La modernisation ne devrait pas faire oublier cette accessibilité.

Entre proximité et solitude numérique

Les téléphones ont également transformé les scènes du café. Des amis peuvent être assis ensemble tout en regardant chacun leur écran. Les conversations sont interrompues par des messages, les matchs sont commentés en même temps sur les réseaux sociaux et la photographie de la tasse précède parfois sa dégustation.

Il serait trop simple d’opposer l’ancien café, supposément authentique, au nouveau café numérique. Le téléphone peut isoler, mais il sert aussi à organiser la rencontre, montrer une photo à un ami, travailler ou rester en lien avec une famille éloignée. La vraie question est celle de notre présence : sommes-nous encore disponibles pour la personne assise devant nous ?

Le café comme espace de nouvelles rencontres

Le café possède un potentiel encore plus grand que ses usages habituels. Parce qu’il est familier, accessible et peu formel, il peut accueillir de petites initiatives locales : échange linguistique, cercle de lecture, rencontre entre habitants, préparation d’un tournoi amateur, discussion culturelle ou présentation d’un projet associatif.

C’est ici que son histoire rejoint naturellement la vision de Liqae. Une plateforme peut permettre de découvrir des personnes partageant un intérêt ; le café donne à cette relation un lieu réel, humain et simple. Le numérique facilite le premier contact, mais la confiance se construit autour d’une table.

Pour que cela fonctionne, le lieu doit être choisi avec attention : calme suffisant, consommation accessible, accueil des femmes et des familles, facilité d’accès et respect du personnel comme des autres clients. Une rencontre réussie ne consiste pas à occuper une terrasse ; elle s’inscrit avec délicatesse dans la vie du lieu.

Une institution quotidienne en transformation

Le café marocain n’est ni un décor immobile ni une simple copie venue d’ailleurs. Il a absorbé plusieurs influences et les a adaptées aux villes, aux quartiers et aux habitudes du pays. Il a accompagné les conversations familiales, les amitiés, le travail, les débats, les matchs et les longues attentes.

Il reflète aussi les contradictions de la société : ouverture et exclusion, proximité et solitude, accessibilité populaire et montée des prix, tradition masculine et conquête progressive d’un espace plus partagé.

Peut-être est-ce précisément pour cela qu’il demeure si important. Le café ne montre pas un Maroc idéal ; il montre un Maroc vivant, en conversation avec lui-même.

Et souvent, les grandes rencontres commencent par une phrase très simple : « On prend un café ? »

Sources et repères

  • Saïd Graiouid, « A Place on the Terrace: Café Culture and the Public Sphere in Morocco », The Journal of North African Studies, 2007.
  • Omar Carlier, « Le café maure : sociabilité masculine et effervescence citoyenne », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1990.
  • « Public Space in Morocco: A History of Gender Segregation », étude consacrée au café et à la division genrée de l’espace public marocain, 2021.
  • Ralph S. Hattox, Coffee and Coffeehouses: The Origins of a Social Beverage in the Medieval Near East, University of Washington Press.
maroccaféssociétérencontrespatrimoinevillesculture
← Retour au Magazine