
Charmeurs de serpents au Maroc : entre héritage culturel et souffrance animale
Quand le spectacle provoque un malaise
Dans la salle d’un hôtel, les tambours résonnent avec force. Un homme entre en scène, plusieurs serpents à la main. Il danse, les soulève, les approche du public et les expose sous les lumières. Certains spectateurs photographient la scène. D’autres détournent le regard. Une question s’impose : assistons-nous à la transmission d’un patrimoine marocain ou à la mise en scène d’animaux en détresse ?
La réponse ne tient pas dans un simple choix entre « tradition » et « cruauté ». Cette pratique possède une histoire ancienne, des dimensions spirituelles et des fonctions sociales. Mais elle a aussi été transformée par le tourisme et soulève aujourd’hui de sérieuses questions relatives au bien-être animal et à la préservation de la biodiversité.
Comprendre cette histoire ne signifie donc ni condamner toute une culture ni excuser tout ce qui est présenté en son nom. Cela permet plutôt de distinguer l’héritage vivant de son exploitation commerciale.
Une histoire liée aux Aïssaoua
Au Maroc, les charmeurs de serpents sont souvent associés aux Aïssaoua, une confrérie soufie fondée à Meknès autour de Sidi Mohammed Ben Aïssa, à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. La tradition aïssaouie est notamment connue pour ses invocations collectives, ses chants spirituels, la ghaita, les percussions polyrythmiques et certaines formes de danse rituelle.
Des récits hagiographiques attribuent au maître fondateur et à ses disciples une protection particulière face aux animaux venimeux. Au fil du temps, certains groupes ont acquis une réputation de manipulateurs de serpents, de guérisseurs ou de personnes capables de protéger contre les morsures. La frontière entre croyance religieuse, connaissance empirique de la faune et récit merveilleux est cependant difficile à reconstruire avec précision.
Une étude scientifique consacrée à l’exploitation des serpents au Maroc situe l’introduction de la pratique il y a environ cinq siècles et la relie à l’ordre des Aïssaoua. Cette association historique doit néanmoins être maniée avec prudence : tous les artistes aïssaouis ne manipulent pas des serpents, et toute personne présentant aujourd’hui un reptile à des touristes n’est pas nécessairement membre de la confrérie.
À l’origine, le rapport au serpent ne relevait pas seulement du divertissement. Dans des régions où vivaient des espèces venimeuses, savoir identifier, capturer ou éloigner un serpent pouvait rendre un véritable service à la communauté. Le manipulateur pouvait aussi être perçu comme guérisseur, détenteur d’un savoir transmis au sein d’une famille ou d’un groupe.
Du rituel au spectacle touristique
Avec le temps, la pratique est sortie de son contexte religieux ou communautaire pour rejoindre les souks, les moussems et les places publiques. La halqa marocaine — ce cercle formé autour des conteurs, musiciens, acrobates et autres artistes populaires — lui a offert un nouvel espace de représentation.
La place Jemaa el-Fna à Marrakech en est devenue l’image la plus célèbre. Son espace culturel est reconnu par l’UNESCO pour la richesse de ses traditions orales et populaires. Cette reconnaissance concerne un ensemble vivant de récits, de musiques, de gestes et de métiers ; elle ne constitue pas une approbation automatique de chaque pratique ni de toutes ses évolutions commerciales.
Le développement du tourisme a changé la nature de la demande. La rencontre avec un savoir ancien s’est progressivement transformée, dans certains lieux, en photographie rapide, animation d’hôtel ou numéro présenté comme « exotique ». Plus le spectacle doit impressionner, plus l’animal risque d’être manipulé, déplacé, exposé au bruit, aux lumières et au contact répété avec le public.
La responsabilité ne repose pas uniquement sur l’homme qui monte sur scène. Elle appartient aussi aux hôtels qui programment ces numéros, aux agences qui les vendent, aux visiteurs qui paient pour une photo et aux institutions qui tolèrent des conditions insuffisamment contrôlées. Derrière le costume traditionnel se trouve souvent un travailleur dépendant de cette activité pour nourrir sa famille. Critiquer le système ne doit donc pas conduire à mépriser ou humilier les personnes qui y travaillent.
Le serpent danse-t-il réellement ?
L’image du cobra hypnotisé par une flûte est trompeuse. Les serpents ne possèdent pas d’oreilles externes, mais la recherche récente montre qu’ils ne sont pas totalement sourds : ils peuvent détecter certaines fréquences transmises dans l’air et sont particulièrement sensibles aux vibrations.
Dans une démonstration, le serpent suit surtout les mouvements du corps, de la main ou de l’instrument placé devant lui. Lorsqu’il se redresse, balance la tête ou déploie son capuchon, il ne danse pas au sens humain et ne manifeste pas nécessairement du plaisir. Il surveille une présence perçue comme une menace et adopte fréquemment une posture défensive.
Dans un hôtel, les tambours puissants, les enceintes, les pas sur la scène, la lumière et les manipulations produisent un environnement intense. Il est impossible de diagnostiquer l’état précis d’un animal à partir d’une seule photographie. Mais être brandi, transporté, touché à répétition et exposé à un public bruyant ne correspond pas à ses besoins naturels.
Ce que les recherches ont documenté
Les études menées au Maroc ne parlent pas seulement d’une question de sensibilité individuelle. Elles soulignent un problème de conservation. Les animaux utilisés peuvent être prélevés dans la nature, parfois loin du lieu du spectacle. Leur capture répétée exerce une pression sur les populations sauvages et perturbe le rôle écologique des serpents, qui contribuent notamment à réguler les rongeurs.
La littérature consacrée aux spectacles de serpents rapporte aussi des conditions de détention inadaptées : paniers ou sacs exigus, alimentation et hydratation insuffisantes, exposition prolongée à la chaleur, manipulations fréquentes et manque de soins vétérinaires spécialisés. Des pratiques destinées à réduire le danger — extraction des crochets, atteinte aux glandes à venin ou obstruction de la bouche — ont également été signalées. On ne peut pas affirmer, sans examen, qu’elles concernent chaque animal ou chaque artiste. Lorsqu’elles sont pratiquées, elles provoquent cependant douleurs, infections, incapacité à s’alimenter et mort prématurée.
Il existe également un risque pour les humains. Une manipulation artisanale ne garantit jamais qu’un serpent soit inoffensif. Les crochets peuvent repousser, une intervention peut être incomplète et l’identification de l’espèce peut être erronée. Faire approcher l’animal du public met donc en danger à la fois le serpent, l’artiste et les spectateurs.
Une protection juridique encore difficile à rendre visible
Le Maroc dispose de la loi n° 29-05 relative à la protection des espèces de flore et de faune sauvages et au contrôle de leur commerce. Ce cadre organise notamment la détention, le transport et le commerce d’espèces sauvages protégées et traduit les engagements internationaux du pays.
L’existence d’une loi ne règle toutefois pas automatiquement la réalité du terrain. L’identification des espèces, le contrôle de leur origine, les autorisations, les conditions de transport et le suivi des animaux exigent des moyens et des compétences spécialisées. Les chercheurs ont relevé un décalage persistant entre la protection prévue et certaines pratiques observées dans les marchés ou les attractions touristiques.
Il faut par ailleurs distinguer la conservation des espèces du bien-être de chaque individu. Une réglementation peut limiter le commerce d’une espèce menacée sans répondre à toutes les souffrances provoquées par le bruit, la peur, la captivité ou la manipulation. Les deux dimensions doivent avancer ensemble.
Le patrimoine n’est pas immobile
Dire qu’une pratique est ancienne ne suffit pas à la rendre acceptable pour toujours. Une culture vivante change lorsque les connaissances, les valeurs et les conditions sociales évoluent. Le patrimoine marocain ne se réduit pas à l’utilisation d’un animal : il réside aussi dans les rythmes aïssaouis, la ghaita, les chants, les costumes, la halqa, les récits, la mémoire des guérisseurs et le savoir relatif à la faune locale.
Tous ces éléments peuvent être transmis sans soumettre un serpent vivant au spectacle. Un hôtel pourrait proposer un concert aïssaoui, une performance de percussions et de danse, une narration sur les mythes du serpent ou une rencontre avec des herpétologues marocains. Des artistes autrefois dépendants de la manipulation animale pourraient être formés et rémunérés comme musiciens, médiateurs culturels ou spécialistes de la sensibilisation aux reptiles.
Une transition juste ne consiste donc pas à interdire du jour au lendemain et à abandonner des familles sans solution. Elle suppose d’écouter les artistes, de créer des alternatives économiques, d’accompagner la reconversion et de mieux contrôler la capture et la détention d’animaux sauvages.
Que peuvent faire les voyageurs et les hôtels ?
Le visiteur peut refuser les photographies avec des animaux sauvages et ne pas rémunérer directement un spectacle qui repose sur leur manipulation. Il peut expliquer calmement son choix, sans insulter l’artiste, puis signaler son malaise à la direction de l’établissement ou à l’organisateur du voyage.
Les hôtels ont une responsabilité plus grande encore. Ils peuvent adopter une politique claire : aucun animal sauvage dans les animations, vérification des prestataires et remplacement des numéros concernés par des formes culturelles sans animaux. Ils peuvent également communiquer cette décision positivement, non comme un rejet de la tradition marocaine, mais comme un engagement en faveur d’un patrimoine respectueux du vivant.
Préserver la culture, protéger le vivant
La question n’est pas de choisir entre la culture marocaine et la protection animale. La véritable ambition consiste à préserver ce que la tradition porte de musique, de mémoire et de lien social, tout en abandonnant ce qui cause aujourd’hui une souffrance évitable.
Une tradition mérite d’être comprise et respectée. Mais elle ne doit pas être protégée de toute interrogation. Elle reste vivante précisément lorsqu’elle sait évoluer.
Liqae défend une culture qui rassemble. Une culture capable d’écouter son histoire, de regarder lucidement ses transformations et d’accorder une place au respect de tous les êtres vivants.
Sources et repères
- J. M. Pleguezuelos et al., « Snake charming and the exploitation of snakes in Morocco », Oryx, 2018.
- Jessica L. Tingle et Tahar Slimani, « Snake charming in Morocco », The Journal of North African Studies, 2017.
- UNESCO, « L’espace culturel de la place Jemaa el-Fna ».
- C. N. Zdenek et al., « Sound garden: How snakes respond to airborne and ground-borne sounds », PLOS ONE, 2023.
- Royaume du Maroc, loi n° 29-05 relative à la protection des espèces de flore et de faune sauvages et au contrôle de leur commerce.